Être suicidaire n’est pas une identité

Être suicidaire n’est pas une identité

C’est traverser une période, le plus souvent temporaire, où l’impasse semble absolue.

désirer mourir n’est jamais désirer la mort.

Cela porte sur autre chose. Ce désir vient d’ailleurs.

Chrisitan Saint-Germain[1]

À la suite d’un suicide, comme pour offrir une réponse à une énigme affolante, on entend souvent une remarque : «C’était son choix.» Essayons pour un instant de retourner en amont, d’interroger au-delà des études statistiques et des nombreux modèles théoriques, ce qui préside à un «choix» aussi dramatique et définitif chez une personne qui aurait pu, autrement, poursuivre le chemin de sa vie.

En amont

Il existe une souffrance psychique dont la nature est de faire son œuvre en silence et à l’abri des regards. Cela ne veut pas dire qu’elle n’espère pas rencontrer un interlocuteur, ni qu’il n’en découle pas d’appel à l’aide. Le propre de cette souffrance est de donner à celui qui la porte le sentiment que toute parole est vaine, que les mots sont inutiles et superflus. Lorsque les mots n’ont plus d’importance, il n’y a qu’un pas à ce que les choses, le quotidien, la vie elle-même perdent toute signification.

La personne qui envisage le suicide n’opère pas un choix, comme on choisirait une carrière ou un loisir. Elle cherche une issue à un non-sens devenu insupportable. Le drame est que cette issue, elle la cherche seule. Elle a le plus souvent perdu l’usage de la parole adressée à autrui, la notion que quelqu’un puisse entendre, au-delà des mots devenus creux, cette souffrance qu’elle ne parvient plus à formuler.

Que, de l’extérieur, on la nomme «dépression», «mal de vivre», «crise existentielle», ou autrement, cela n’a pas d’importance pour celui ou celle qui en est affligé. En revanche, il est crucial qu’une réponse puisse se faire entendre du sujet qui souffre, une réponse témoignant de son humanité. Il souffre, d’ailleurs sans toujours savoir pourquoi, et savoir que ça, quelqu’un l’a entendu, peut créer une brèche dans la solitude dont se nourrit son mal.

Comme cette jeune femme, qui a consacré sa dernière énergie à soutenir son lourd masque d’étudiante douée et affirmée devant un psychiatre chez qui elle s’est échouée.  «Vous êtes souriante et vous semblez en contrôle de la situation, mademoiselle, mais je ne peux pas vous laisser partir. Vous êtes trop déprimée.» Quelqu’un avait répondu à ce qu’elle n’arrivait pas à dire, quelqu’un avait osé prendre au sérieux ce que son masque cherchait à taire. Plus tard, cette femme exprime qu’à elle seule, cette réponse lui a peut-être sauvé la vie.

Dans la tourmente

Les statistiques nous apprennent que la majorité de ceux et celles qui envisagent le suicide ne passent pas à l’acte. Peut-être peut-on trouver là motif à optimisme et se dire qu’une réponse humanisante a su percer la solitude éprouvée par de nombreuses personnes en quête d’issue.

Au sujet des autres, quoi dire ? Il arrive des moments où la tension intérieure se fait telle, où le monde et la vie semblent si loin, si inatteignables ou si douloureusement absurdes, que porter la main sur soi apparaît non pas comme la solution à un problème, mais comme le baume ultime sur une plaie ouverte qu’aucune parole ne semble parvenir à soigner. On l’a souvent dit, le passage à l’acte suicidaire ne vise pas la mort, il vise la fin d’une souffrance innommable.

Le cruel paradoxe, dont témoignent parfois les survivants d’une tentative de suicide, est que le suicide est souvent la mise en acte du message lui-même, hors langage. «Je n’en peux plus de cette vie, je veux naître à autre chose.» Ceux et celles qui survivent vous le diront peut-être, depuis leur tentative, ça va mieux, quelque chose s’est passé, on leur a répondu.

En aval

Outre le deuil, la culpabilité que vivent les proches est déchirante et peut générer une profonde détresse, d’autant plus que le suicide semble, pour ceux et celles qui restent, porter aussi ce message :  «Voyez comme je souffre». On se dit que si on avait su, si on avait compris, si on avait fait ceci ou dit cela, peut-être…Et, dans l’après-coup, ces questions renvoient à un terrible sentiment d’impuissance.

Que les proches d’une personne suicidée puissent par ailleurs éprouver colère et révolte après le geste fatal est normal et compréhensible : «Il n’a pas pensé à nous, les survivants», «Elle ne s’est pas souciée de ce que ça pouvait nous faire». Quelque part en chemin, la personne a perdu de vue qu’elle était un maillon dans une chaîne humaine qui aurait pu la rattraper dans sa chute. Et elle lègue à ses proches une souffrance qui à son tour cherche une issue.

Quelle place pour la vie ?

Il ne s’agit pas de se taire et de partir.

Il ne s’agit pas de se taire et d’en finir avec soi.

C’est avec les mots inutiles qu’il faut en finir

Marc Chabot[2]

On entend partout circuler ce discours qui soutient que chacun doit faire sa place, être compétitif, productif, foncer, s’affirmer, réussir, etc. Pourtant, si on écoute attentivement, on entend aussi le malaise, que la plupart garde pour soi, mais que plusieurs viennent déposer dans le cadre confidentiel des cabinets de médecins ou de psychologues, sous forme d’épuisement professionnel, de dépression, de deuil impossible, d’angoisses paniques. Ce que ceux-là nous racontent, c’est qu’ils ne trouvent plus de place pour être et dire vrai.

Là où le suicide de l’un nous interpelle tous, c’est là où justement nous sentons bien qu’il ne s’agit pas d’un choix, mais de la mise en scène d’une impuissance à faire partager, dans le langage, ce quelque chose qui nous rejoint tous : notre folie, nos blessures, nos faiblesses, nos regrets, nos ratages, nos rancunes et peut-être aussi notre peur de mourir.

Au-delà des jeux sociaux que nous jouons quotidiennement, derrière les masques que nous portons et la pudeur qui nous retient, quel espace d’humanité nous accordons-nous ? Quelle place pour entendre et dire vrai ? Quelle place pour la rencontre d’autrui ?


[1] Saint-Germain C. (2002). L’irrévocable dans l’ordinaire. L’ici insupportable. Le Vis-à-vie, 12 (1), 11-12 p.p.

[2] Chabot, M.(2002). Une culture du suicide, in Le suicide, un problème social. Montréal : Association québécoise de suicidologie, 11-17 p.p.

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Comments
5 Responses to “Être suicidaire n’est pas une identité”
  1. Et si le suicide était un meurtre ? Y-a-t-il en chacun de nous un assassin ? Ne faut-il pas traiter l’assassin autant que la victime ?

  2. Alexandre dit :

    Pertinente question. Je crois que les deux (victime et assassin) peuvent en effet coexister, mais clairement l’humeur avant l’acte ou la pensée suicidaire est totalement différente. Il y a les jours où je veux mourir (+ désespoir) et d’autres où je veux me tuer (+ colère retournée contre soi).

    • Je me suis retrouvé un jour face à cette phrase « le suicide est un mot mal fait ca

    • Désolé un bug!
      Je me suis retrouvé un jour face à cette phrase “le suicide est un mot mal fait car ce qui tue n’est pas identique à ce qui est tué »
      Il y a bien sur tas de raisons pour tuer l’autre mais pas toujours la dépression ou alors une dépression qui ne dit pas son nom. Le fait de se dire « mais qu’est-ce que je fous là » « que m’apporte cette vie et pourquoi aller plus loin » Il y a aussi dans certaines ethnies les anciens qui s’écartent de la famille parcequ’il ont transmit et qu’ils sont une bouche à nourrir en plus. Se laisser mourrir est-ce un suicide ? je le pense.
      Très difficile de s’exprimer sur le net.
      Il y a au moment de l’acte et même avant dans l’approche un dédoublement de la personne. On juge l’autre, ces actes, sa vie, son ras le bol. C’est quelqu’un d’autre qui tue, qui prend la décision. Une sorte d’ordre morale, un juge qui lui possède la vérité.
      Peut-être que si ,on arrêtait les clichés, la pub et que l’on acceptait l’autre comme une entité propre et unique, que deux êtres ne se peuvent jamais ressembler, que pleurer fait du bien comme le rire, que le mal être est necessaire, comme de ne rien faire de temps en temps, etc. Peut-être que…

  3. Pommes d'Adam / Denis Thibault dit :

    Merci pour ce texte nuancé et touchant. Oui, trouver sa voix/e, accorder la parole au diapason de son être sont les enjeux qui traversent la sortie du suicide. En sorte que vivre soit un choix éclairé, affranchi de la fatalité que la mort désespère.

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