Quelques considérations sur l’articulation des discours de Barack Obama

Un vent d’espoir a soufflé sur la planète durant la campagne et suite à la victoire de Barack Obama aux élections présidentielles américaines. Le monde venait de découvrir un homme en qui pouvaient s’incarner tous les rêves de paix, de justice, de prospérité. Tempus fugit. C’était il y a à peine 2 ans et des poussières, une éternité. Le texte qui suit a été écrit à cette époque

Quelques considérations sur l’articulation des discours de Barack Obama

Barack Obama a toute sa vie présidentielle devant lui. Nous ne savons pas encore quel type de leadership caractérisera sa présidence, ni quel type de leader il s’avérera. Déjà, les commentateurs politiques font preuve de pragmatisme et manifestent subtilement leur doute. Entre le discours d’espoir et l’ampleur de la tâche à accomplir, il y a un monde. Sera-t-il à la hauteur et, une fois passée la lune de miel, verra-t-on encore en lui l’incarnation de tous les possibles? Qui sait?

D’un point de vue discursif cependant, le phénomène Obama mérite dores et déjà toute notre attention. Comment cet «outsider», cet «under dog», ce candidat «improbable» selon ses propres mots, est-il parvenu à électriser les foules à ce point, à gagner les plus sceptiques, à inspirer une nation et le monde, pour finalement remporter la plus forte majorité populaire démocrate depuis des décennies, jusqu’à déloger les républicains de nombreux états qui leur étaient acquis?

Les allusions répétées de la presse aux légendes que sont Abraham Lincoln, John F. Kennedy  et Martin Luther King montrent que quelque chose de Barack Obama semble transcender le temps et la concrétude des choses. Comment? Et quel dirigeant ne rêve pas d’avoir ce je-ne-sais-quoi de magnétique, propre à saisir l’air du temps pour l’infléchir?

Tentons le jeu de l’analyse de discours pour mettre en lumière quelques-uns des procédés rhétoriques utilisés par Barack Obama dans sa marche vers la présidence américaine.

1. «Don’t tell me words don ‘t matter»

L’un des traits les plus importants de Barack Obama est sans doute de reconnaître l’importance des mots. Ce sont ses discours enflammés qui ont d’abord séduit et conquis les masses. Durant la campagne à l’investiture démocrate, Hilary Clinton a d’ailleurs cherché à utiliser ce trait comme arme de bataille : «Words are cheap», dira-t-elle pour invalider le discours de son adversaire. La réponse de ce dernier, durant le débat télévisé de la campagne démocrate : «Words do inspire, words do help people get involved, words do help members of congress get into power so that they can be into power of a coalition to deliver… Don’t discount that power

Puis, il fait un pas de plus, devant les membres du parti déomocrate du Wisconsin : les mots ont le pouvoir d’inspirer, de porter l’espoir et, ce qu’est l’espoir : « imagining, and then fighting for, and then working for what did not seem possible before. That’s leadership

Reconnaître et utiliser le pouvoir des mots, donc, pour insuffler un vent d’espoir aux Américains et, de ce fait même, incarner un nouveau leadership. Barack Obama nous rappelle cette évidence, pourtant très sous-estimée : le leadership s’exerce dans le langage.

2. Saisir l’air du temps

Parlant de mots et de langage, Barack Obama a l’incroyable brio de nommer tous les clivages afin de les annuler : «Young and old, rich and poor, democrat and republican, black, white, hispanic, asian, native american, gay, straight, disabled and not disabled, we have never been just a collection of individuals, or a collection of red states and blue states, we are and always will be the United States of America» (Discours de victoire, novembre 2008)

La psychanalyse nous a appris que, pour qu’une communauté puisse se constituer, ses membres ont besoin que soit identifié «l’Autre» de cette communauté, celui qui n’est pas comme nous, ou, plus simplement, celui qui se situe en-dehors de notre groupe. Ceci afin de délimiter les frontières de l’ensemble qui est formé (pour qu’il y ait un dedans, il doit y avoir un dehors).

Barack Obama l’a bien compris lui qui, à travers son discours unificateur n’en a pas moins identifié un ennemi : les Cyniques. Comme le notait récemment Peter Baker, le président américain hérite d’une nation « weary of the past and weary of the future, gloomy about its place in the world, cynical about its government and desperate for some sense of deliverance. Nearly nine of every 10 Americans think the country is on the wrong track, the deepest expression of national pessimism in the polling history» (New York Times, 4 novembre 2008). Les Cyniques sont ceux qui incarnent l’air du temps.

C’est là-dessus que Barack Obama a posé la première pierre de l’édifice qu’il a construit, faisant preuve d’un extraordinaire sens de l’écoute et de l’observation. Ce que ses concitoyens se disent par devers eux-mêmes au sujet de leur pays et de leurs dirigeants, il s’en fait le porte-parole. Et, comme toujours, il fait un pas de plus : «You can be the new majority who can lead this nation out of a long political darkness»

3. De la subversion.

Il n’est bien sûr pas suffisant d’avoir nommé les Cyniques et identifié le discours défaitiste qu’ils propagent. Il faut en faire quelque chose. Comme dans toute révolution, il s’agit de renverser le discours dominant. La rhétorique de ce renversement peut se résumer de la façon suivante :

  1. Il constate et nomme le cynisme, et les Cyniques, qui sont ceux qui invalident tout espoir de changement;
  1. Il renverse ce cynisme : nous POUVONS changer les choses, nous POUVONS espérer mieux Les Cyniques feront-ils encore croire que seul le statu quo est possible? «Not this time»;
  1. Il s’offre à incarner ce renversement : «I’m asking you to believe. Not just in my ability to bring about real change in Washington… I’m asking you to believe in yours» (en exerergue sur le site officiel www.barackobama.com).

Il s’agit bien de subversion, l’ennemi ayant été identifié comme étant le discours politique prévalant à Washington, et le projet politique proposé étant d’abord et avant tout l’avènement d’un nouveau discours. Cynisme versus espoir, impuissance versus possibilité de changer les choses. Et, soudainement, la classe politique qui régnait jusque-là apparaît dépassée, caduque, vieillie, démodée.

4. Penser à la fois l’individuel et le collectif

Cette propension à la subversion est aussi ce qui l’amène à faire de son expérience propre une expérience commune, et de sa personne l’incarnation de tous. S’il met à l’avant-plan que «I was never the likeliest candidate for this office» – à peu d’exceptions près, aucun de nous ne l’est! – qu’il occupe pourtant désormais, c’est aussi pour donner sa victoire à tous et pour faire de son ascension celle de tous. Je suis vous, vous êtes moi.

Cette façon de rendre floues les différences, présente dès ses premiers discours politiques, de faire Nous avec Un, ne peut opérer dans la réalité. Les effets de langage qu’elle produit peuvent néanmoins avoir un impact.

«…I’m talking about something more substancial. It’s the the hope of slaves sitting around the fire singing freedom songs, the hope of immigrants setting out for distant shores, the hope of a young naval lieutenant bravely patrolling the Mekong Delta (John Kerry), the hope of a mill worker’s son who dares to defy the odds (John Edwards), the hope of a skinny kid with a funny name who believes America has a place for him to» (Convention démocrate de Denver 2004)

5. Se situer dans ce que les psychanalystes appellent l’ordre symbolique

On ne peut tenir un discours subversif et demeurer crédible qu’à certaines conditions. L’une d’elles est de bénéficier du soutien d’autres personnages crédibles. Or, si l’appui d’Oprah Winfrey, puis celui de Ted Kennedy, ont très certainement contribué à l’ascension du personnage Obama, il demeure que ses appuis les plus importants il les trouve chez les Pères fondateurs des Etats-Unis d’Amérique.

En effet, c’est non sans une certaine grandiloquence que Barack Obama  se positionne lui-même comme héritier d’une tradition historique débutant avec la signature même de la constitution américaine, déclarant, le soir de son élection : «more than two centuries later a government of the people, by the people and for the people has not perished from the earth. This is your victory

De discours en discours, Obama n’a de cesse de s’en référer aux Pères fondateurs et de se situer dans l’histoire – à la fois comme détenteur du legs historique de rien de moins que la démocratie américaine, ce que les anciennes générations lui ont légué, et comme père lui-même de ce qu’il s’agit de léguer aux générations futures.

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