Et toi, qu’as-tu fait?

Il est trop tard pour être pessimiste.

Y. A. Bertrand, Home

Je m’accuse de silence. Je m’accuse d’un très long silence coupable, complice,  d’un silence complaisant sur tout ce qui ne le mérite pas.

Je m’accuse de regarder le monde de trop loin, et de parfois même le regarder de haut. Je m’accuse de ce que je concède à ce jeu de dupes quand j’entonne le chant des grands titres qui prétendent me montrer le monde : «Vive l’Égypte libre!», «Pauvres Haïtiens!»,  «À bas Kadhafi !», «Pfff, encore une fois, à la politique étrangère américaine!», etc.

Je m’accuse d’avoir moi aussi offert des artifices au dieu Ego et, si j’ai détesté ce dieu, je ne m’en suis pas moins systématiquement tue devant ses adorateurs. Ne pas les offusquer, ne pas lever le lapin, ne pas nommer la fausseté de ces modesties, l’inanité de ces prétentions, ou l’impasse de cette logique… Surtout, feindre d’ignorer la perversité vers laquelle ce dieu nous entraîne. Je m’accuse de couardise et de collaboration.

Je m’accuse d’ailleurs d’exercer une profession qui laisse courir la sotte rumeur voulant qu’Ego soit un dieu. Une profession qui entretient l’idée erronée que le sort de l’un est indépendant de celui de l’autre; une profession qui contribue au morcellement des communautés humaines; une profession qui cultive l’égotisme contemporain et ses dogmes: bien-être personnel, bonheur, estime de soi, confiance en soi, penser à soi, prendre soin de soi, aide-toi et Ego t’aidera… Comme s’il y avait quelque risque psychique à s’occuper d’autre chose que de soi-même.

Je m’accuse d’un goût douteux pour les catastrophes. Comme la plupart de mes contemporains, je me sens faire partie de quelque chose quand je suis l’actualité catastrophique. Ça me sort de la banalité du quotidien. Et je m’accuse de trop souvent m’informer exprès pour ne  rien savoir de ce dont cette information est censé m’informer…

N’en rien savoir exprès. Je m’accuse de cynisme. Le monde que me montrent les médias d’information est lui-même cynique. Et alors? J’ai cherché par ce cynisme à me protéger de trop de réel, de trop d’information, de trop d’impuissance. Et puis? Le cynisme est ma défense contre l’affolement de mes propres idéaux, que j’ai autrefois poussé assez loin pour en voir le versant tyrannique. Rien de tout ça ne l’excuse.

Je m’accuse d’avoir sombré dans le confort. J’ai accumulé tant d’objets qu’un nombre incalculable d’heures leur est entièrement consacré chaque semaine : les classer, les ranger, les nettoyer, les assembler, les réparer, les jeter parfois. Tant d’objets accumulés au prix de quelle quantité de ressources, humaines, matérielles? Au détriment de qui? De quoi? Je consomme, comme tout le monde, sachant les conditions concentrationnaires dans lesquelles vivent ces animaux dont je me nourris; sachant les ressources requises pour que ça tombe dans mon assiette; sachant combien il en coûte d’exploitation… des ressources par l’homme, de la bête par l’homme, de l’homme par l’homme.

Je m’accuse d’avoir voté au hasard de mon humeur du moment, de justesse d’ailleurs, sans trop plus savoir à quel exercice je m’adonnais. Dans une sorte d’indifférence désabusée, narquoise, dans le désengagement des lendemains qui ont déchanté.

Je m’accuse de ne croire ni à Dieu, ni à Diable, ni à la révolution, ni au militantisme, ni à la sensibilisation des masses. La révolution, elle a été mille fois faite. Le militantisme, contre quel pouvoir? Prêcher, expliquer, dénoncer… on le fait si souvent pour sa paroisse, quand ce n’est pas pour son propre prestige, comme offrande au dieu Ego, pour que d’autres agissent.

Je n’ai pas la conscience tranquille. La grande marche vers le mur d’en avant, que je le veuille ou pas, que j’y réfléchisse ou pas, que je la constate ou pas, que j’y adhère ou pas, j’y participe.

Je n’ai pas la conscience tranquille. Les petits gestes qu’il m’arrive de poser ne l’apaisent pas. Les grands discours qu’il m’arrive de tenir, encore moins.

Quand on y sera pour de bon face à ce mur, économique, politique, climatique, qu’aurai-je à dire à mes fils pour ma défense? Qu’aurai-je à raconter à ces êtres dont je regarde passer l’enfance comme si elle était déjà perdue? Qu’aurai-je à répondre à ceux qui devraient me réconcilier avec ce monde dans lequel je les ai mis? Qu’aurai-je fait pour en faire un lieu moins hostile?

Je suis tissée de la même fibre que mes frères humains.

Celui qui fait le pire me montre ce dont je suis aussi capable.

Celui qui fait le meilleur m’indique le chemin à suivre.

Il y en a, de ceux là. De ceux là qui agissent… Il est beaucoup trop tard, maintenant, pour continuer de me taire, de me complaire, de collaborer, de surconsommer. Il est beaucoup trop tard pour que je me permette encore d’ignorer l’éthique de mes 20 ans, maintenant qu’elle s’est enrichie de l’expérience de mes 40.

Lorsqu’ils me demanderont «Et toi, qu’as-tu fait?», je dois avoir quelque chose à dire.

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Comments
2 Responses to “Et toi, qu’as-tu fait?”
  1. « Lorsqu’ils me demanderont «Et toi, qu’as-tu fait?», je dois avoir quelque chose à dire. »

    Tu leur diras: « Je vous ai faits, vous? » Me semble que c’est déjà pas pire…

    Peu importe comment chacun vit sa vie, si la conscience tilte, c’est le temps de s’updater…

    Bienvenue dans le Club, Miss?

  2. Stéphane Hernandez dit :

    Cet ego qui passe au Tribunal, fait révéler l’autre qui porte les accusations. Ah, et si la communauté humaine pouvait se rassembler sur la base de cet autre révolutionnaire plutôt que cet ego déterminé, confiné, astreint.
    Dans les petits gestes justement, là où toutes les choses existent vraiment.
    Sans pour autant cesser d’alimenter cette flamme inquisitrice qui nettoie, qui purifie.

    À cette question que tes enfants te poseront, tu pourras déjà dire: « j’ai suivi ma Voie et j’ai transmis ».

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