Père, ne vois-tu pas que je brûle?

Un autre jeune homme vient d’être conduit à l’hôpital, blessé à la tête, après une confrontation avec les forces de l’ordre aux portes d’une institution d’enseignement post-secondaire.

Jusqu’à tout récemment, le feu couvait sous des couches de papier journal où se lisaient des semblants de «débats de société» – Pour ou contre le verdict dans l’affaire Turcotte? Pour ou contre l’abattage halal chez Olymel? Pour ou contre la venue de Bertrand Cantat  à Montréal?

Le feu couvait, pendant qu’on choisissait son camp, qu’on s’arrachait même parfois la chemise en s’exerçant à la prise de position sur des questions marginales et sans conséquences. C’était distrayant, ça changeait du sentiment d’impuissance provoqué par les autres nouvelles qui se lisaient sur le même papier journal.

Le feu couvait. À force d’être creusées, les limites des camps qu’on s’amusait à choisir autour de sujets oiseux sont devenues des lieux de divisions sociales multiples.

Pour ou contre. À droite ou à gauche. En ville ou en région. Anglophone ou francophone. Souverainiste ou fédéraliste. Tolérant ou raciste. Jeune ou baby-boomer. Blanc ou noir.

Autant d’invitations au morcellement et au repli identitaire – «Si tu n’es pas avec moi, c’est que tu es contre moi» – qui, depuis des lustres, créaient un sentiment de vacuum permettant à toutes les aberrations politiques de se commettre tranquillement.

Mais le feu couvait. Puis, sans crier gare, ou à peine…

Des centaines de milliers de citoyens, de tous âges, se sont mis à marcher et à enfin parler de sujets importants : qui pour un débat élargi sur l’avenir de l’université, qui pour le développement durable et la protection de l’environnement, qui pour une répartition équitable des richesses. Tous contre la marchandisation de tout, à outrance.

Le feu s’est finalement embrasé au lieu des divisions sociales. Les questions importantes ne se sont pas éteintes avec le temps et les nouvelles distrayantes. Au contraire. Maintenant, la maison brûle.

Un autre jeune homme vient d’être conduit à l’hôpital, blessé à la tête, après une confrontation avec les forces de l’ordre aux portes d’une institution d’enseignement post-secondaire.

Deux jeunes hommes ont été éborgnés au cours de manifestations.

Un jeune homme a presque perdu la vie et souffre d’un traumatisme crânien.

Une jeune femme est édentée.

Un jeune homme se remet d’une fracture du crâne.

Un policier a été rué de coups.

Un bambin s’est trouvé au milieu de fumées lacrymogènes.

Fractures, ecchymoses, traumatismes, arrestations arbitraires… Les blessures et les témoignages pleuvent.

La machine s’est emballée. Il s’en trouve maintenant pour clamer que c’est « bien fait pour eux ».

Pendant que la maison brûle et que cette société divisée prend des allures fascisantes, va-t-on polémiquer sur les états d’âme de l’ex-députée Line Beauchamp qui jure, la larme à l’œil, qu’elle ne peut rien contre les étudiants qui n’ont pas «confiance dans les élus du peuple»? Va-t-on jacasser sur les sondages qui prétendent juger de qui a tort et qui a raison dans cette folie qui s’est emparée de nous? À quel niveau de déshumanisation allons-nous descendre?

On peut décliner sans difficulté des noms de dirigeants qui ont profité des clivages sociaux pour asseoir leur pouvoir. On en nommera autant qui les ont aggravés à leur profit. À quel prix sont-ils entrés dans l’histoire?

Que l’on soit pour ou contre les revendications étudiantes, que l’on soit libéral ou péquiste, fédéraliste ou souverainiste, de gauche ou de droite, là n’est plus la question. On ne peut être pour un gouvernement qui instrumentalise à ce point une frange complète de la population. On ne peut être pour ce gouvernement, à moins d’être prêt à payer pour lui le prix de son entrée dans les livres d’histoire.

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Comments
5 Responses to “Père, ne vois-tu pas que je brûle?”
  1. claude dit :

    Tellement beau, triste et vrai, votre billet. J’aime, c’est tout.

  2. Maude Tremblay dit :

    Merci à l’auteure de ce billet, d’une grande beauté de coeur et d’envergure.

    Un ami m’a refilé votre lettre précédente: https://nragheb.wordpress.com/2012/04/27/lettre-ouverte-a-line-beauchamp-2/

    Je crois qu’elle eut du accepter votre aide mais que déjà les cartes étaient pipées, prisonnière qu’elle semblait déjà être d’un lexique de type « néolibéral » qui comme une bible mal interprétée s’imposa tranquillement comme le seul clou sur lequel toutes les bonnes gens de cette secte s’habituèrent à frapper progressivement et rituellement dans un esprit d’obéissance aveuglé et toujours aveuglant du sophisme individualiste du capitalisme sauvage qui s’est propagé partout dans le monde: le progrès à tout prix comme prémisse et valeur devant prévaloir sur toute considération humaine et humaniste.

    On ne peut condamner les personnes, certes, mais on peut critiquer l’idéologie qui les rend colonisées « xylolaliques » , prisonnières d’un pouvoir lexicalisé qui en plus de rabaisser et blesser notre jeunesse déshonore la politique et déshumanise l’évolution,

    Bravo à Mme Beauchamp qui suite aux quelques dizaines d’autres avant elle qui ne voulaient pas y laisser leurs valeurs, dignité et croyances, depuis Monsieur Seguin en 2005, va pouvoir renaître dans son estime personnelle, dans la réalité et avec le respect de tous les québécois.

    Merci à l’auteure de « Des mots et des choses » pour cet appel à l’unité de coeur qui peut empêcher d’autres blessures individuelles et sociales, voire des décès, et aider à nous guérir de ce terrible moment de notre histoire collective.

  3. rougeorange dit :

    Beau. J’aime. Vrai.

  4. Chère Nathalie,
    Avec quelle justesse vous arrivez toujours à mettre le doigt (ou la plume) juste sur le bobo!
    Merci de suivre mon blogue qui, regrettablement, traite de sujets beaucoup plus légers. Non pas que le Guatemala manque de raisons de monter aux barricades (Voir: Grippe, manifs et tomates), les conséquences cependant risquent ici d’être fatales.

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