La société des miroirs fracassés

«Cet homme, m’explique le boulanger, tient à payer le pain qu’il vient chercher. Je veux lui donner, ça me ferait plaisir, mais il veut absolument le payer.» Je le crois volontiers, à cause de la manière avec laquelle il a répondu «il n’y a pas de quoi» cette fois où je l’ai remercié de m’avoir tenu la porte du dépanneur. Sa réponse, son ton, son regard avaient quelque chose d’une galanterie surannée.

Nul ne sait ce qu’il a vécu pour se retrouver à la rue et promener chaque jour ses avoirs dans deux grands sacs d’épicerie, mais il fait maintenant partie du paysage. On le voit tantôt se reposant sur un banc d’autobus ou sur les marches de la Caisse Populaire, tantôt déambulant tranquillement entre deux coins de rue, canne à la main. Ce vagabond d’un autre monde vit ici.

«Un jour, poursuit le boulanger, il venait acheter du pain et une cliente est entrée. Elle l’a regardé des pieds à la tête, tu sais, avec un air dégoûté, comme ça, le visage plein de mépris. Et elle est ressortie tout de suite.».

La haine

Il manque quelque chose. Je n’arrive à comprendre ce qui se passe dans la société dans laquelle je vis. Suis-je atteinte d’un mal quelconque ou cette société est-elle effectivement inintelligible? Le problème est si profond que je n’arrive même pas à comprendre ceux, si nombreux qu’on ne les compte plus, qui essaient de me l’expliquer. Ne pas parvenir à comprendre les explications au sujet de ce qu’on ne comprend pas, ça finit par être assez souffrant.

Parce qu’un bruit de fond persistant, un grésillement semblable à celui qui brouille le poste de radio impossible à syntoniser, entrave mes efforts de compréhension. Un air ambiant, lourd, un brouillard épais, sensible dans les commentaires qui suivent les chroniques, les articles, les tribunes radiophoniques, dans les chroniques elles-mêmes, dans le ton des débats à l’Assemblée Nationale, dans les témoignages à la commission qui occupe l’actualité, dans le jugement pour outrage au tribunal rendu récemment et, au paroxysme, dans les propos de la policière Stéfanie Trudeau.

Ce bruit de fond, c’est celui de la haine.

La haine déraisonnée, qui s’abat sur Gabriel Nadeau-Dubois. La haine déraisonnée qui s’abat sur Jean-François Morasse.

La haine invraisemblable que des «payeurs de taxes» alimentent contre la «go-goche». La haine d’une frange de la gauche à l’endroit de ceux qu’ils considèrent comme représentants du « Grand Capital ».

La haine que des manifestants entretiennent contre tous les policiers. La haine de policiers à l’endroit des « carrés rouges ».

La haine qui se déverse sans pudeur dans des chroniques de journaux et dans les fils de commentaires. La haine qui a envahi les échanges dans la vie civile, entre automobilistes, entre piétons et automobilistes, entre clients d’une boulangerie de quartier.

La haine d’un autre se démultipliant à l’infini.

«Des ombres d’hommes bâclés à la six-quatre-deux»

Les «boeufs», les «rats», les «osties de carrés rouges», les «enfants-rois», les «crosseurs», les «bs», les «immigrés», les «riches», les «ignorants», les «fascistes», les «profiteurs du système», les «souverainsissss», les «fédéralisss», les «syndicaleux»…

Est-ce ce que nous sommes devenus? Une société cannibale, où les rouges bouffent du vert, les verts du rouge, la gauche de la droite, la droite de la gauche, où toute pensée articulée finit par se perdre dans le bruit assourdissant de la haine, du mépris, des appels au lynchage?

Une société désocialisée, désolidarisée, disloquée, dans laquelle le pauvre est l’ennemi du riche, l’étudiant celui du travailleur, l’immigrant celui du «de souche», et vice versa?

Une société où la décence, le respect, la justice, la démocratie, peuvent signifier une chose, son contraire, et rien du tout?

Une société où les mots valent autant que des beuglements, où quelques vitrines brisées s’appellent «violence» et «intimidation», alors que des images de manifestants ensanglantés s’appellent «manifestations»?

Pour Nicolas Lévesque : «Il ne faut jamais laisser les représentations se figer. Et c’est ce qu’on a fait ces dernières années au Québec. On a arrêté de penser (…) On a remplacé les débats sur nos enjeux et nos valeurs supérieures par des guerres de symboles, où on se lance une image figée par-dessus l’autre.» Je suis assez d’accord.

Cette guerre d’images figées lancées à tout-va comme des bouts de miroirs brisés est impossible à conclure, l’image de l’ennemi est sans cesse renouvelée, sa propre image est réverbérée à l’infini. Il ne peut y avoir de vainqueur; il ne peut y avoir, à terme, qu’un parfum de fin du monde ou chacun se retrouve seul parmi des ombres d’hommes bâclés à la six-quatre-deux. Seul devant sa propre image dans mille morceaux de miroir.

Serait-il exagéré de voir des symptômes d’un même mal dans la crise d’un automobiliste balançant sa tasse de café sur une voiture l’ayant coupé? La crise d’une automobiliste piétinant les lunettes d’un chauffeur l’ayant dépassée? Le mépris d’un caissier face à une cliente qui n’a pas pris son numéro? Le regard dégoûté d’une cliente devant un itinérant qui ne fait qu’acheter du pain? Serait-il farfelu d’y voir la prolongation dans la vie de tous les jours d’un discours de division lu et entendu dans les médias, dans les débats de l’Assemblée Nationale, dans les campagnes publicitaires des gouvernements..?

Que nous est-il arrivé? Finirons-nous par sortir de ce merdier dans lequel nous sommes enlisés? Car c’est bien dans un merdier que nous sommes et il faudrait peut-être essayer d’en sortir, avant que la haine, l’indécence, le manque de pudeur et l’absence de décorum nous amène à franchir la limite qui nous sépare encore de la folie pure.

On a récemment commémoré René Lévesque. On rappelle les mots de Michel Chartrand aussi. Y a-t-il parmi les vivants des gens honnêtes capables de parler assez fort pour nous faire entendre raison? Y a-t-il un pilote dans l’avion, un médecin dans la salle?

Et saurions-nous encore l’entendre?

Advertisements
Comments
10 Responses to “La société des miroirs fracassés”
  1. vatelechuza dit :

    Uh là là Nathalie que tu nous apportes un panier bien remplit à méditer, et réflechir ! Je prendrai le temps pour le faire puisque sinon serait un manque de respect envers ton travail et réflexion. Donc, dans ce premier flux associatif j’installe seulement quelques points que j’aimerai ou j’essayerai au moins de dévélopper.
    Venons a cette émotion de « haine » et dans ton example cette femme policière. Dans ma peerception lui donner la capacité d’avoir de la haine c’est beaucoup trop, puisque on lui donne également la capacité d’aimer, et je m’en doute qu’elle soit capable de le faire autre sa logique ignorante et nombriliste. À voir ses réactions et son discours je crois nous sommes dans un autre niveau de la psychopathologie. Le problème majeur je crois est du comme le système judiciaire et educationnel lui a accordé une license pour faire un noble et risqué travail quand même.
    Venons à la personne en état d’itinérance quand elle o lui est entré pour acheter son pain. Ayant travaillé pour ces personnes, ces ëtres humains, assez souvent m’ont répété :  » nous on ne existe pas …. il y a les riches, la classe moyenne et les pauvres …. nous on ne existe pas » Cette femme qu’a detourné son regard et son chemin s’inscrit quelque part dans ce registre de prejugés et d’ignorance crasse de l’existence de celui que l’on considàre comme le paria. Une sorte de ‘bouc émissaire’ de la société actuel profondement malade, mais pas de haine mais de MANQUE. Manque de compassion, manque jugement, manque d’éducation pour vivre en société. Des personnes qui doivent ^tre très souffrantes de ne pas pouvoir répondre aux attentes que le markting et les publicités à outrance la bombardent à chaque instant dans tous les médias de communication…
    Bon assez long ce commentaire et je ne veux pas m’éparpiller Grand merci Madame Ragheb de toujours nous proposer thèmes de un haut interêt social . Merci!

    • Encore une fois, merci Vatelechuza; tes commentaires me font toujours beaucoup de bien et m’aident à mieux réfléchir. Peut-être que je fais flèche de tout bois, ici, et il y a sans doute matière à polissage.
      Je cherche une cohérence dans ce brouhaha post-crise; je cherche quelque chose qui me rende intelligible ce que je lis, ce que j’entends et qui me sidère. Il y a quelque chose d’inquiétant dans l’air du temps, il me semble, si j’en crois le manque de retenue de plusieurs et la démultiplication des occasions de montrer à quel point on est scandalisé.
      Je pense, comme Nicolas Lévesque et d’autres avant lui, que la psychopathologie d’une personne peut révéler dans son contenu – non pas dans sa structure – les « symboles » ou les « images figées » du contexte social dans lequel elle s’inscrit. La « psychopathologie » de la policière, par exemple, caricature (à peine) un discours ayant circulé partout: carré rouge=violence et intimidation=peur=bandit. À l’inverse, le vidéo viral intitulé narquoisement « A star is born », la montrant poivrant allègrement tout un chacun, contribue certainement à alimenter la relation police=violence et stupidité=peur=abuseur.
      Là où je veux en venir, c’est à ce sentiment que la circulation de la pensée, et le dialogue entre personnes civilisées, sont entravés par des embâcles de miroirs brisés; qu’une image reflète une autre image dans une série sans fin de duels imaginaires où on pourrait bien finir par vouloir la peau de qui a l’air de vouloir la nôtre.

  2. La haine fait recette, la haine fait élire, la haine se banalise aujourd’hui. J’aimerai vous laisser mille mots, cent mille sur ce sujet et le double ne suffirait pourtant pas. Sachons qui nous sommes et dans quel cadre on s’inscrit.

    • Je vous remercie de faire écho.
      J’ai lu plusieurs de vos mots sur ce sujet.
      Je vous remercie pour votre blog, vos billets, votre poésie.

    • Merci à vous. Ce texte me parle évidemment car je vis tout cela. Pendant la dernière campagne pour les élections présidentielles française, à laquelle ont ne peut échapper, que l’on soit dans la rue, devant sa télé, radio, chez son boucher, ce bruit sourd que vous décrivez fort bien et que je prenais pour un état de fatigue provoquant des interférences auditives, j’ai fini par le situer. On a l’habitude des invectives lors de ces joutes verbales, des insultes aussi, mais là, il y avait autre chose plus lancinant, sournois, comme un état de fait que je n’avais pas encore vécu, que je ne connaissais pas ou plutôt que je ne reconnaissais pas. Lorsque je l’ai situer, reconnut, des larmes me sont montés aux yeux et rien ne les a retenues et je suis resté interdit plusieurs heures durant. Je me suis dit que cela n’était pas possible, pas nous, pas maintenant après des siècles d’erreur, d’horreur ! A quoi nous sert l’histoire ?
      Je veux être tout neuf, ne rien savoir, et aimer bon dieu, aimer !!

  3. « La haine vient de la ressemblance » a écrit Jacques Attali. On déteste souvent chez autrui les coins d’ombre inavouables qui existent en nous-mêmes.

    • Alex dit :

      Un peu simpliste toutefois. Les citations de ce genre sont la plupart du temps hors contexte et plaquée comme cela ça manque de substance quelque peu, mais surtout, surtout, de nuances. Que l’on y réfléchisse, certes, d’en faire une quasi-vérité dans la manière dont elle est ici posée (pour ne pas dire assénée), mouin… jsé pas… me semble que…

      Enfin… Je n’ajouterais qu’un mot qui, sans jamais rien excuser, explique quand même bon nombre de nos réactions (voire d’autres émotions qui en découlent) : peur.

  4. Fermer les yeux. Respirer. Rouvrir les yeux. Sourire un peu. Se dire que ce billet, finalement, aurait aussi bien pu ne s’intéresser qu’à la rencontre entre un boulanger et un vagabond. Échanges subtils, respect mutuel, discrétion. Une anecdote au sujet de l’humanité ordinaire, de l’humanité de tous les jours, là où il y a, aussi, empathie et dignité.

  5. Que 2013 vous soit agréable.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :