Les vrais héros

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L’ennui avec l’humilité, c’est qu’on ne peut pas s’en vanter

[The annoying thing about being modest is that you can’t brag about it]

Gene Brown

 

Il se passe des choses spectaculaires dans notre monde. Absorbés par notre propre quotidien et distraits par le bruit de mille bavardages tenant lieu d’information, nous n’arrivons pas à les voir.

Dans ce monde qui valorise l’égo, où nous célébrons ceux qui aiment la caméra et qui sont aimés par elle, où nous amalgamons popularité et importance, il est spectaculaire que des gens s’occupent encore d’autre chose que d’eux-mêmes: produire la nourriture que nous mangeons, entretenir nos routes et nos égouts, enseigner à nos enfants, tendre la main aux exclus de ce monde comme le font chaque jour les travailleurs de rue, les intervenants communautaires, les intervenants psychosociaux.
Sentinelles de la nuit, ces derniers sillonnent les rues et veillent dans les refuges où s’échouent ceux qui sont tombés à travers les lacérations de notre tissu social. Ce sont des allumeurs de réverbères. Leur métier consiste à éclairer l’obscurité où des naufragés pansent leurs plaies dans la solitude et l’oubli. Ils veillent dans la nuit, témoins discrets et parfois impuissants de toutes les dérives. Certains de nos concitoyens ont chuté si loin que la lueur ne les atteint pas.

Travailleurs de l’ombre et de la lumière, leur mission, méconnue et trop souvent ingrate, est pourtant cruciale. Chaque jour, au péril de leur innocence, de leur insouciance, de leur santé, parfois même de leur vie, ils font œuvre d’humanité.

Quand ils nous font l’honneur de se confier à nous, ils nous racontent des histoires incroyables et nous transmettent un savoir précieux sur notre monde tel qu’il est, non tel que nous aimerions le voir.

Ils nous parlent d’appartements infestés de blattes et de punaises de lit où s’entassent des jeunes qui parfois lavent les vitres de nos voitures durant le jour. Ils nous disent comment ils comprennent le passage à l’acte violent commis sur eux et comment ils comptent en rediscuter avec la personne pour rétablir le lien. Ils nous expliquent que cet homme, cette femme, a besoin de soins urgents et combien ils doivent se battre pour que des ressources compétentes acceptent de lui venir en aide. Au-delà d’un certain seuil de misère, l’offre de services rétrécit comme peau de chagrin.

Ils nous racontent la réalité de ceux qu’on appelle pudiquement décrocheurs, sans-abris, personnes atteintes de problèmes de santé mentale, consommateurs, travailleurs du sexe. Ils nous la racontent sans gommer l’ampleur du désastre humain qu’ils s’affairent à apaiser.

Si nous tendons vraiment l’oreille, peut-être nous diront-ils aussi le fond de leur pensée au sujet des mythes qui nous rassurent, dont celui du bon pauvre qu’on aidera en donnant à la grande guignolée des médias, de la bonne action ponctuelle censée changer quelque chose au mal qui produit tant de déchirures, de la charité qui n’empêche pas les privilèges de s’engranger dans les poches de quelques-uns.

Ils savent qu’il existe quelque chose d’aussi bête que la chance et la malchance. Ils savent qu’il se serait suffi de peu pour qu’ils se retrouvent à une autre place que la leur.

Leur langage est parfois aussi cru que les réalités qu’ils côtoient; il faudrait tendre l’oreille, pourtant, pour se donner une chance de comprendre la société dans laquelle nous vivons, se donner une chance d’y changer quelque chose, réellement.

Tandis que nos idoles courent après des ballons, ou des rondelles, ou des profits, tandis qu’elles animent des jeux télévisés, ou des bulletins de nouvelles, ou des cérémonies de remises de prix qu’elles s’échangent entre elles, il se passe des choses spectaculaires que nous ne voyons pas. Les vrais héros, humbles, discrets, éthiques, ne sont ni à la télé, ni à la radio, ni sur les couvertures des magasines près des caisses à l’épicerie.

Ils sont ailleurs, occupés à autre chose qu’à eux-mêmes, allumeurs de réverbères réellement indispensables dans la longue nuit de ce monde disloqué.

 

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Comments
One Response to “Les vrais héros”
  1. super texte comme à l’habitude Nathalie!

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