Plainte en déontologie identitaire

Directeur général
Commission des Valeurs Québécoises
1234567 Grande Allée
Québec, Québec
A1A 2B2

Objet : Plainte pour atteinte à l’intégrité identitaire

Madame, Monsieur,

Par la présente, je soussignée Ragheb, porte officiellement plainte auprès de la Commission des Valeurs Québécoises pour atteinte à mon intégrité identitaire.

Je m’appelle Ragheb, ce qui m’occasionne certaines complications existentielles. Je pensais avoir trouvé une solution définitive en me déclarant métissée et en me proclamant Franco-égypto-tcherkesso-québécoise. Jusqu’à récemment, je me trouvais plutôt maline.

Voyez-vous, j’ignore d’où me vient ce nom. Il paraît que c’est Circassien, d’une sous-région du Caucase, vous savez, les Caucasiens. Les Circassiens n’ont plus de pays, alors je ne peux pas en dire plus.

Tout ce que je sais, c’est que le grand-père paternel était athée; imaginez un peu ma surprise d’apprendre récemment qu’il était aussi musulman! Enfin, allez savoir comment fonctionnent ces choses.

Toujours est-il que j’ai hérité de mon père la citoyenneté française. La famille de sa mère, Française pure laine, Catholique de surcroît, des nommés Chrétien pour être plus sûrs, n’a jamais compris comment elle était allée épouser un étranger. Vous comprenez, c’était dans l’Europe d’avant-guerre, ce n’était pas drôle de ne pas être Caucasien et on connaît la suite.

Donc, elle a fini par s’exiler en Égypte avec son petit métisse. C’était aussi avant la guerre d’Algérie, quand les Français pouvaient s’imposer partout où ils mettaient le pied.

À 14 ans, mon père flirtait avec la délinquance, alors on l’a envoyé à l’armée, pour « lui faire les pieds » disait-on dans ce temps et dans ces pays là. Il s’est retrouvé aux côtés les Alliés, avec les Britanniques qui étaient les seuls à accepter de si jeunes candidats au beau milieu d’un conflit mondial. Il a servi à Chypre jusqu’à la fin de la guerre, puis à Haïfa dans les premières années d’existence de l’État d’Israël.

Il a fini par se caser avec une Égyptienne, Copte pour faire un peu plus compliqué. Et, comme si ce n’était pas suffisant, son père à elle se prénommait Ragheb. En tant que prénom, c’est arabe, paraît-il.

Ils sont tombés amoureux entre Copenhague et New Delhi, sur des vols internationaux, alors qu’ils travaillaient tous deux pour une compagnie aérienne.

Ils trouvaient la France raciste, l’Égypte sexiste. Épris de liberté, ils ont émigré ici, à la faveur de la Révolution Tranquille.

C’est ainsi que je naquis, dans un hôpital anglophone de Montréal, sous les soins d’un obstétricien Juif. Ma naissance me valut la citoyenneté canadienne.

Je vous épargne les détails. Si je vous raconte tout ça, Madame, Monsieur, c’est pour vous situer un peu; enfin, si tant est qu’on puisse se situer dans une histoire pareille.

Pour moi, tout allait bien, jusqu’à ce qu’une petite voisine avec qui je jouais me demande mon nom de famille et, interloquée par ma réponse, m’envoie la question qui tue : «ça mange quoi en hiver?»

Je vous assure que ma vie n’a plus jamais été la même. J’ai travaillé mon accent pour qu’il sonne moins français, j’ai insisté auprès de ma mère pour qu’elle nous fasse des grilled cheese et du pâté chinois. J’ai tout fait pour éviter de montrer des signes ostensibles d’anomalies. Rien n’y fit.

En fait, manque de pot, lorsque j’ai eu l’âge de faire mes propres grilled cheese et mon pâté chinois, le monde avait changé. La mode était au couscous, aux feuilles de vignes, au Roquefort et à l’accent radio-canadien.

Vous m’excuserez le ton, mais je suis un peu énervée. Enfin, avouez que l’«identité québécoise» c’est quelque chose de fluctuant et de difficile à cerner. Un jour, vous pensez que c’est ceci, le lendemain vous vous rendez compte que c’est peut-être cela. Je vous dis ça depuis la place de quelqu’un qui essaie depuis des décennies de s’y repérer un peu. Le lendemain n’est jamais comme la veille.

Tout ça pour dire que, personnellement, la Charte des Valeurs Québécoises, je trouve ça un peu fort de café. Je n’ai pas le privilège de m’appeler Marois ou Drainville, ce qui d’office règlerait la question; je n’ai pas non plus le privilège d’appartenir à une quelconque «communauté culturelle » pour afficher ma fierté d’être originaire de là et de croire en ceci.

Je suis baisée, comme disent les Français. I’m f***ed, comme disent les Américains, pardonnez l’anglicisme.

Ce que je trouve un peu fort, c’est la facilité avec laquelle vos quatre mots viennent foutre en l’air les quatre miens. Vous ne pouvez pas vous imaginer le temps que ça m’a pris, ni les années de psychanalyse que j’ai mis pour arriver à ces quatre malheureux mots qui me servaient de repères identitaires dans ce monde obsédé par l’identité.

Ce petit lapin que vous sortez de votre chapeau, qui vient magiquement de remplacer «identité» par «valeurs», est-il élevé sans OGM?

Parce que voici mon problème : si les apparats identitaires m’indiffèrent, ce qui m’indiffère beaucoup moins, c’est la question des valeurs. Pour tout dire, je trouve cette question très sérieuse et importante.

Par conséquent, je vous mets en demeure de répondre minimalement aux questions suivantes :

–     Les Valeurs Québécoises incluent-elles le souci de l’environnement et de la pérennité des ressources naturelles par respect des générations à venir?

–     La course au pétrole et l’appât du gain à court terme font-ils partie des Valeurs Québécoises?

–     Les Valeurs Québécoises sont-elles individualistes, socialistes, capitalistes, néo-capitalistes, ou autres ?

–   Dans la mesure où l’égalité hommes-femmes fait partie des Valeurs Québécoises, pourquoi les policitiennes sont-elles exemptées de porter l’uniforme lié à leur statut? Pourquoi le complet cravate n’est-il pas exigé pour tout le monde?

–      L’identité est-elle une Valeur?

–    La Charte des Valeurs prévoit-elle la protection des droits des agnostiques, dont celui de jouir paisiblement de leur citoyenneté et de participer aux débats sur des enjeux collectifs importants, sans être importunés par des bavardages incessants sur la religion des uns versus celle des autres?

–    Les Valeurs Québécoises incluent-elles l’intégrité dans l’exercice de fonctions publiques, par exemple dans l’octroi de contrats par les villes et les municipalités?

–       La laïcité que vise la Charte des Valeurs comprend-elle la séparation de l’État et de la Mafia?

–      Enfin, la démocratie est-elle une Valeur Québécoise, dont découlerait logiquement un mode de scrutin proportionnel?

Désormais privée de mes quatre mots de référence, parce que contrainte de situer mon identité dans le registre des Valeurs, je réclame une enquête sur ce qui s’est produit.

En compensation de l’atteinte à mon intégrité identitaire, je vous demande de me dire, une bonne fois pour toutes, c’est quoi, précisément, être Québécois.

À défaut d’une réponse satisfaisante dans un délai raisonnable, je vous informe de mon intention de me déclarer Apatride. C’est plus court, moins compliqué, ça m’épargnera des honoraires de psychanalyse.

En attente d’une réponse de votre part, je vous prie d’agréer, Madame, Monsieur, l’expression de mes salutations distinguées.

Ragheb

N.B. Quand la Cour Suprême du Canada invalidera la Charte des Valeurs Québécoises, ce qui est prévisible, je serai occupée à autre chose. Déjà outrée par le gouvernement canadien, je ne crois pas que le «scandale» annoncé puisse vous donner une quelconque Valeur ajoutée.

cc.    Mme Pauline Marois, Première Ministre du Québec

M. Bernard Drainville, Ministre Responsable des Institutions démocratiques et de la Participation citoyenne, Président du Comité ministériel de l’identité

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Comments
17 Responses to “Plainte en déontologie identitaire”
  1. vatelechuza dit :

    Nathalie C’est une lettre magnifique. je crois entrevoir et je dois comprendre que tu as une Identité forte que n’a pas besoin de Chartes ? Merci de ta réponse, ell pourrait m’aider à consolider ma propre identité, dit en passant J’ai compilé les différents façons de prononcer mon nom ou me nommer : 88 ! et cela continu… Je pense avec la nouvelle technologie je vais installer un programme sur mon iPhone pour que épele à ma place et que réponds en Anglais, que je porte un nom étranger, mais que je parle Français! Merci encore une fois, et je souscris à ta lettre

  2. vatelechuza dit :

    Reblogueó esto en Silence je suis dans mon Rêvey comentado:
    Question des Chartes et Identités solides !

  3. Chère madame Ragheb,
    Si jamais, même en tant qu’apatride en puissance, il vous venait des velléités de vous lancer en politique, je vous promets de voter pour vous.
    J’ai peu de respect pour des valeurs définies par rapport à ce qu’on n’est pas (croyant, non-croyant, juif, musulman, voilé, nudiste, etc) plutôt qu’en rapport à ce qu’on est.
    Le Québec semble en effet avoir beaucoup de mal à se définir et les pistes – malheureusement ignorées -que vous offrez, me semblent infiniment plus cohérentes que les absurdités que nous propose la « charte ».
    Une apatride athée qui aurait presque envie de prendre le voile et de devenir fonctionnaire rien que pour les embêter.

  4. Anonyme dit :

    Je crois inutile de vous répondre, enfargée comme vous le manifestez par l’expression d’un petit Moi verbo-moteur d’apparence aussi prétentieuse que chiante, mais possiblement nourrie par un bon coeur.

    Un jour peut-être apprendrez-vous à écouter, peut-être à entendre, et j’espère que la psychologie dont vous vous gargarisez avec un mépris arrogant vous permettra néanmoins de comprendre.

    Je ne crois hélas pas aux miracles et vous souhaite quand même bonne réussite dans « votre » quête de « votre » vérité.

    Tenter de surnager, probablement désespérément, de vous sortir la tête de l’eau en vous appuyant sur la tête des autres tout autant désespérés, peut vous permettre de respirer et d’aspirer à un mieux être, mais cela demeure une action potentiellement génocidaire, comme d’aucuns ont tenté de le faire avant vous, en exacerbant les limites du gros bons sens.

    Il y a un grec, possiblement Epictète, mais cela serait à vérifier, qui aurait eu cette réflexion:  » Et lorsque, à coup de tête vous aurez défoncé le mur de votre prison, que ferez-vous dans la cellule d’à côté? »

    Bon courage, et s.v.p. arrêtez de ne pas écouter . Vous semblez avoir la gachette plus rapide que la réflexion.

    Maude Tremblay, métisse abénaquise.

    • Pour quelqu’un qui croit inutile de me répondre, vous n’y allez pas de main morte!

    • Anonyme dit :

      Belle plume que vous utilisez ici pour nous faire part de vos commentaires. Mais, outre vos insultes, j’ai du mal à saisir votre propos. En fait je ne pense malheureusement pas qu’il y en aie. Dommage de la part d’une personne qui écrivait à l’auteur qu’elle avait la gâchette (en passant avec un accent circonflexe) plus rapide que la réflexion. Après une telle riposte, on aurait été en droit de s’attendre à des arguments de qualité. Dommage pour vous que vous n’ayez pu saisir l’ironie se cachant derrière le texte de madame Ragheb. Texte qui manifestait bien d’autres choses que ce Moi verbomoteur en quête de vérité. Un jour peut-être apprendrez-vous à écouter, peut-être à entendre, disiez-vous? Hmmm.

      Il y a un autrichien, Wittgenstein (cela n’est pas à vérifier, car mon désir n’est pas de citer un gros nom pour épater la galerie) qui écrivait cette merveilleuse chose, «  ce dont on ne peut parler on doit le taire ».

      Yves Dion, québécois sans aucun métissage.

  5. Anonyme dit :

    Je n’ai pas répondu à ce que vous avez écrit mais à l’esprit hautain et prétentieux de vos propos. Nous avons toujours bien reçu les étrangers chez-nous, qui nous respectaient.
    Nous avons même reçus avec élégance les anglais qui déclaraient et écrivaient ne venir ici non pas pour posséder nos territoires mais faire du commerce, à la condition d’évincer les français… Je vous laisse imaginer la suite.
    Nous étions déjà un peuple métis, des « sauvages » qui ont exploré et tracé les chemins entre toutes les communautés de l’Amérique du Nord, de Détroit à St-Louis, du Yukon au Mexique avant que Napoléon nous vende, toujours sans notre permission, aux 13 colonies anglaises devenus indépendantes en 1776, vers 1815, pour un petit 15 millions afin d’éviter que les anglais les conquièrent, évidemment à la pointe du fusil.
    Je vous laisse aussi deviner la suite de la dite « conquête » et des aberrations conséquentes qui sont devenues, probablement pour annuler leur sentiment de culpabilité, le « québec-bashing » opérant auquel vous semblez participer dans votre réaction manifestement viscérale contre l’idée que nous soyons un peuple ouvert à l’interculturalisme mais pas au multiculturalisme.
    Nous sommes un peuple ouvert, généreux, mais pas idiot.

    Bonne soirée!

    • vatelechuza dit :

      Je ne pense pas c’est une bonne dépense d’énergie de répondre à toutes vos galimaties monsieur anonyme ! Une seule remarque condense vos problèmes identitaires: Napoléon ne vous a pas vendu, il a peut-être vendu les colonisateurs français en Amérique et non les québecois! Et si j’ai des problèmes d’accent sur les éè ou ê veuillez les placer à votre guise. Parenthèse les « sauvages » était une nomination des colonisateurs (avec la Croix de la Redemtion) que l’on donné aux véritables Peuples fondateurs des « Indes » ou d’Amérique .

  6. Cynthia Dubé dit :

    J’ai moi-même un vague à l’âme en ce moment. Je croyais qu’on se remettait tranquillement du printemps érable et nous voilà dans une nouvelle impasse noir/blanc, à nous entredéchirer. Le mot « québécois » me laisse un goût amer dans la bouche. Je n’ai jamais aimé les catégories qui nous enferment. Mais, là, je me sens carrément inconfortable dans ce qui me semble une toute petite boîte et je me demande c’est quoi cette bibitte-là. Je suis venue sur votre blogue car je savais bien que vous auriez des mots empreints d’une douce ironie. Je veux bien me joindre à votre apatrie.

  7. Cynthia Dubé dit :

    Oui, je l’ai bien aimé, celui-là! 😉

  8. Innocent UNTEL (père et fils!) dit :

    Clivée dit-on en psycho pour la pensée de la dame dite métisse abenaquise….quelques difficultés avec le sens explicite et le sens implicite d’un texte…mais une intervention intéressante si on la considère comme un symptôme…Voilà pourquoi on a du mal en effet à saisir le propos: il n’y en a pas! Mais les borderline ont souvent ce genre d’envolées logorrhéiques! Faut ignorer et passer à autre chose. On assez perdu de temps avec un cas qui relève de la clinique!

    • Louis dit :

      Je suis toujours étonné de la dureté des propos comme le vôtre M. Untel, des propos qui sont malheureusement légion sur le web. J’ose croire que vous ne travaillez pas dans le domaine de la santé mentale. Les mots sont des armes redoutables, vous n’êtes pas sans le savoir.

    • vatelechuza dit :

      Votre projection monsieur entel fonctionne à la perfection. Bien ‘huilée’ pour quelqu’un qui doit bien trouver son portrait dans le DSM IV.
      Intéressant votre conception de la ‘clinique’ ! Me fait penser aux soviétiques ou russes que tout ce qu’avait un saveur de dissidence était étiqueté comme ‘fou’ et envoyé à l’Asile ou prison! Curieux pour un représentant de la démocratie québecoise. Merci de votre ‘classe’ comme ‘discutant’ . J’espère vous connaissez aussi le concept puisque vous parlez de ‘l’implicite’, des ‘symptômes’ et de ‘clivage’

  9. Stéphane dit :

    Nathalie, je ne connaissais pas toute la richesse de tes origines.
    Et je ne t’en trouve pas moins québécoise, bien au contraire.
    Il parait que le métissage (génétique, social, culturel) rend plus fort.
    C’est tout à ton honneur, et à celui du peuple québécois.
    Un jour, je l’espère, les gouvernements de ce monde comprendront.

    • Merci pour ton commentaire, Stéphane.
      Il me semble que les principes devraient toujours primer sur les identités.
      Celles-ci peuvent évoluer. Elles peuvent aussi se figer. Les mettre à l’avant-scène entrave la discussion.
      Ce n’est pas parce que, par hasard, je suis née ici ou là, ou que ma famille observe telle coutume plutôt que telle autre, que mes propos sont – ou pas – sensés et pertinents.
      On devrait pouvoir discuter de principes sans en faire une question d’identité.
      Le problème que j’ai n’est pas avec le fond, mais avec la forme, ce qu’elle sous-entend et ce qu’elle provoque.
      Diviser pour régner, ça, les gouvernements de ce monde – et les gens de pouvoir de tout accabit – ont bien compris comment faire.

  10. teiss dit :

    Chère madame Ragheb, votre lettre m’a beaucoup émue. Je vis en métropole où nombre de jeunes et moins jeunes, de par les débats politiques sur l’intégration perturbent plus d’un. L’identité est propre à chacun par contre se fédérer sur un ou des principes communs dans le respect mutuel des uns et des autres permettraient de gagner du temps pour d’autres sujets importants. Je trouve qu’être issu d’une ou de plusieurs origines est la plus grande richesse que l’on puisse avoir et que l’on peut partager avec tous ceux qui le souhaitent.
    Teiss

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